Wild River Review

WRR 4.4 — 1 AUGUST 2007

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PEN WORLD VOICES

Drawing on the Universal in Africa:

An Interview with Marguerite Abouet


Marguerite Abouet

WRR: Parlez-moi de votre déménagement de la Côte d’Ivoire vers la France a un tres jeune âge (sept ans?) et comment cette expérience ainsi que la vie en France, ont influencé votre livre Aya. (si tel est le cas)

Je suis arrivée en France à l’âge de 12 ans. La Côte d’Ivoire étant une ancienne colonie française, je parlais très bien le français, avec une pointe d’accent bien évidemment! Je n’ai donc pas eu trop de difficulté à m’intégrer dans la société, culturellement parlant.

Puis, avec les années, l’envie m’est venue d’écrire « Aya ». J’ai toujours ressenti le besoin de me remémorer ma jeunesse de là-bas, les bêtises que je faisais, les histoires incroyables du quartier, des familles, des voisins. Je ne voulais pas oublier cette partie de ma vie, alors je m’accrochais à ces souvenirs, et l’envie de les raconter devenait de plus en plus pressante avec l’âge. Je me sentais un peu coupable d’être heureuse dans un autre pays loin de ma famille, et par ailleurs, j’étais tellement agacée par la manière dont les médias reflétaient systématiquement les mauvais côtés du continent africain, les habituelles litanies des guerres, de la famine, du sida et autres catastrophes, que j’ai souhaité en montrer l’autre face, raconter qu’en Afrique aussi il existe une vie quotidienne moderne.

Aya est donc une histoire urbaine qui aurait pu se passer n’importe où dans le monde.

WRR: Vers 1970, la Côte d’Ivoire jouissait d’une période, dite » la belle époque « époque pendant laquelle le Président Houphouet-Boigny, avec sa politique de terre libre, créa un boom économique qui permit l’apparition d’une classe moyenne. Ceci est en effet une classe qui manque amèrement dans beaucoup de pays africains. Dans Aya, vous saisissez la classe moyenne de façon tellement précise, que je me demandais si votre famille en faisait partie. Si oui, quels étaient les normes de cette société à ce moment là. Je vous demande cela, car dans Aya, il y a une concentration sur les normes de société et une mise à l’épreuve de certaines d’entre elles par quelques uns des principaux caractères comme Bintou, Adjouha et même Aya. Par exemple dans le livre, Aya dit à son père qu’elle veut devenir médecin et il la décourage car l’université est faite pour les hommes et non pour les femmes.

Après l’indépendance, une nouvelle classe moyenne ivoirienne est apparue. Beaucoup d’enfants de paysans eurent la chance de faire leurs études à la ville. Il fallut alors construire des logements pour cette jeune et nouvelle population et de nouveaux quartiers commencèrent donc à pousser à Abidjan. L’économie de l’époque aidant, ces nouveaux diplômés trouvèrent tous du travail. Pour se détendre, ils créèrent des clubs, ou ils se réunissaient après le travail ou les week-ends. C’est ainsi qu’ils se rencontraient et se mariaient. Les parents n’intervenaient pas trop dans ce choix de vie. Ils étaient dépassés par le changement du pays et par cette nouvelle liberté due au « miracle ivoirien ».

Les femmes surtout, influencées par l’Occident grâce aux médias, s’émancipèrent. Elles n’étaient plus soumises à l’autorité de leurs parents pour choisir leurs époux. Leur niveau d’instruction leur permit de conna”tre leurs droits: le divorce, la pilule, et les carrières professionnelles s’ouvrirent à elles.

Il est vrai que pour un africain, le désir d’un fils comme a”né de la famille était très important. C’est lui qui perpétuerait le nom et contribuerait à l’économie de la famille en soutenant ses parents durant leur vieillesse. La fille, quant à elle, était plutôt une charge et plus vite elle était mariée, mieux se portaient ses parents.

Mais voici qu’avec le miracle ivoirien, les hommes choisissaient justement des femmes dans ces clubs, parce qu’ils savaient qu’elles étaient très modernes et cultivées, et étaient autonomes financièrement.

Mes parents faisaient partie de cette classe moyenne. Ils avaient une bonne situation avant de se rencontrer. Lorsqu’ils décidèrent de se marier, leurs parents respectifs approuvèrent leur choix, parce que leurs enfants avaient déjà une résidence et un travail.

Il est vrai que dans AYA, son père lui dit que les grandes études sont faites pour les hommes.

Il faut prendre cette phrase dans son contexte: ce n’est qu’une fiction, et heureusement que tous les pères africains ne sont pas comme Ignace. Son seul but, c’est de marier sa fille avec le fils de son patron. Il est tellement sur de lui, qu’il l’incite à ne pas aller loin dans les études.

WRR: Dans Aya la modernité (téléphones, vêtements chics et voitures de Paris, etc.) et la tradition (le port du pagne traditionnel, etc.) semblent parfaitement cohabiter sans beaucoup de frictions (sauf peut-etre lorsque les normes sont clairement mis en question). Vous semblez néanmoins dire quelque chose dans votre livre sur l’impact de la modernité sur la femme dans la société africaine, aussi bien positive que négative. Pourriez-vous élaborer, si vous le pouvez ?

C’est vrai que l’Afrique est tiraillée entre la tradition et la modernité. C’est le résultat logique de la rencontre de l’Afrique et de l’Occident via les médias, qui reprenaient beaucoup de programmes européens et brésiliens. En effet, dans AYA, même si les femmes subissent de nombreuses contraintes patriarcales, elles disposent toutefois d’une certaine liberté: la liberté de pouvoir travailler (c’est le cas de toutes les mères de yopougon), contrôler l’argent du ménage, liberté aussi de faire moins d’enfants (le cas de la mère de Bintou), de ne pas accepter la polygamie, et d’avoir un niveau d’instruction assez élevé (le cas de la mère d’Aya), liberté aussi de pouvoir divorcer.

C’est le bon coté de la modernité qui peut très bien coexister avec la tradition. Cette tradition de l’hospitalité ivoirienne, que possèdent petits et grands, est celle du respect de l’environnement familial et des a”nés. C’est pourquoi dans AYA, malgré la liberté dont elles disposent, les filles restent attachées aux valeurs traditionnelles.

WRR: Vous avez choisi le livre comique pour représenter votre histoire. Y-a-t’il une raison particulière ou est-ce une coïncidence? J’ai lu que vous etes en train de travailler sur plusieurs romans. Pensez-vous que le travail de création d’un livre comique come Aya soit plus facile, plus difficile, pas comparable que celui d’un roman?

Les romans à destination de la jeunesse sont soumis à énormément de contraintes commerciales comme l’âge, la cible, les thèmes, et les éditeurs ne se gênent pas pour corriger et remanier sans cesse les textes. C’est un problème que je n’ai pas rencontré dans Aya: en m’adressant aux adultes aussi bien qu’aux jeunes, j’ai rencontré une grande liberté de création.

WRR: Aya est plein d’humour, même lorsque les personnages font preuve d’un comportement moral équivoque tel que la promiscuité et l’infidélité. Il me semble que l’humour pourrait être le fil conducteur vous utilise pour attire l’attention sur ces agents particuliers de la vie urbaine en 1970 en Côte d’Ivoire. Pourriez-vous entrer un peu plus dans les détails sur l’usage de l’humour dans votre livre ?

Les Ivoiriens sont connus pour faire de l’humour, en particulier avec ce qui n’est pas drôle. Leur devise : tant qu’il n’y a pas mort d’homme, la vie continue. Quels que soient les conflits, les problèmes, ils seront résolus en prenant conseil chez les sages au pied de l’arbre à palabre, et ensuite on se réconcilie en faisant la fête.

L’humour dans AYA n’est pas propre aux années 70, il est même beaucoup plus présent aujourd’hui, parce qu’il y a de nouveaux sujets desquels rire (tous les coups d’état et leurs présidents successifs, les conditions des émigrés en Europe et aux Etats-Unis, la prostitution, la corruption, etc). D’ailleurs, il suffit d’écouter les chansons, et lire les magazines humoristiques comme « GBICH » pour s’apercevoir que l’humour ivoirien s’est multiplié.

Dans AYA, je ne fais que rendre hommage à cet humour avec lequel j’ai grandi et qui fait partie de moi.

WRR: Comment se déroule votre vie en France pour le moment? En tant que femme africaine qui a immigre en France, que penser vous de la situation politico-sociale vis-à-vis des immigres, plus spécialement les Nord-Africains?

J’ai une vie assez normale. Je vis avec mon mari et notre fils de deux mois. J’ai arrêté de travailler en tant qu’assistante juridique et j’essaie d’écrire toute la journée.

Tout d’abord, je pense que la situation sociopolitique en Afrique du nord et en Afrique de l’ouest est totalement différente.

En tant qu’africaine de l’Ouest, j’aimerais rappeler que les français ont fait venir les africains noirs chez eux pour occuper des emplois dont personne ne voulait. Tant que les noirs restaient à la place qui leur était prévue -vigiles de supermarchés, femmes de ménage, balayeurs, garde d’enfants et de personnes âgées, ou au mieux artistes et sportives - tout allait très bien. Mais voici que certains des enfants et petits enfants de ces premiers arrivants font plus que ça. Ils deviennent, au prix d’un combat difficile, chefs d’entreprises, cadres, intellectuels, même s’ils sont peu visibles. Ces noirs sont plus discriminés, parce qu’ils sortent de leur rôle. Ce genre de racisme est fréquent lorsque l’économie va mal.

Le vrai danger aujourd’hui n’est pas le racisme imbécile et grossier des nationalistes. Celui-là nous savons le combattre, il réside plutôt dans certaines attitudes communes qui véhiculent les pires clichés paternalistes et condescendants, qui tuent symboliquement les noirs, plus s˛rement encore que les insultes ouvertement racistes.

Je pense que les noirs ont juste besoin que la République soit accessible à tous et permette à chacun de trouver sa place dans la société suivant ses mérites.

WRR: Aujourd’hui, beaucoup de gens en Afrique éprouvent une sérieuse privation économique et lutent quotidiennement pour survivre — et les Américains, grâce a des films comme « Blood Diamonds » et « The Constant Gardner » dépeignent l’Afrique comme tiraillée par une violente guerre civile, corrompue, etc. La Cote d’Ivoire post coloniale dans Aya est totalement différente — presque méconnaissable, particulièrement à cause de l’image donnée par les medias. La vie était simple, paisible et les gens manifestement s’amusaient. Que pensez-vous de la façon dont l’Ouest (plus particulièrement les Etas-0Unis, je pense) décrit l’Afrique aujourd’hui. Aya était-il une façon de répondre à cette attitude? Si non, vous avez sans le vouloir, décrit une Afrique qui actuellement n’existe pas, une Afrique dont nous ne voyons ou n’entendons guère. Merveilleuse, je pense.

On nous dit trop que les Africains vivent dans la famine, la maladie, les guerres tribales, la pauvreté, avec une main tendue quémandant l’aide de l’Occident.

Il est intéressant de constater que cette vision légère et insouciante de l’Afrique que l’on trouve dans Aya existe, et heureusement, encore aujourd’hui en Afrique.

J’aimerais que l’on évoque le continent africain sans égrener les poncifs sur la misère, parce que l’Afrique est justement un continent très vaste et divers, et comme partout ailleurs- et en particulier aux Etats Unis-, il existe d’énormes différences entre les classes sociales...

C’est pour moi paradoxalement une forme de racisme bien pensant, lorsque j’entends dire par certaines personnes qu’elles n’iront jamais en Afrique de peur justement de trop voir cette misère.

Il faut savoir que les Africains ont d’ailleurs assez de ce coté misérabiliste que l’on s’obstine à montrer de leur continent. Cela ne fait que 40 ans que les pays africains ont eu leur indépendance, contre un siècle pour la France par exemple, il faut juste laisser le temps aux Africains de se libérer des vieux crocodiles au pouvoir, et aux mentalités d’évoluer.

Je peux vous assurer que la Côte d’Ivoire, malgré les évènements, est resté un beau pays avec de beaux quartiers, de superbes plages et une faune et une flore magnifiques. Les femmes africaines ont finalement les mêmes rêves que toutes les autres femmes de la planète et je souhaite juste montrer leur quotidien avec leurs espoirs et leur envie de s’accomplir en tant que femmes modernes en Afrique.

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Angela Ajayi

Angela Ajayi

Angela Ajayi, WRR Contributing Editor

Born in Nigeria, Angela Ajayi came to the United States to attend college and discovered an undeniable love for literature — and books. After completing a B.A. in English literature, she spent six weeks at the Radcliffe Publishing Course in Cambridge, Massachusetts, and then moved to New York City where she worked in scholarly publishing for a number of years and completed an M.A. in comparative literature at Columbia University. She currently works for a publishing house in New Jersey and edits mainly scholarly books on Africa.

EMAIL: aiajayi@gmail.com

ANGELA AJAYI IN THIS EDITION:
PEN WORLD VOICES: Drawing on the Universal in Africa — An Interview with Marguerite Abouet
PEN WORLD VOICES: Drawing on the Universal in Africa — An Interview with Marguerite Abouet (Français)
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